J’ai participé à un concours de nouvelles policières, proposé par l’ABLF dans
le cadre d’un autre concours « classé polar ».
Voici la nouvelle que j’ai envoyée :
VICTOR ET LE COUPE-PAPIER
C’était en février, je m’en souviens. Un jeudi matin. Le ciel était
clair, un froid vif enserrait dans sa poigne la ville d’Ambert et ses habitants.
De maigres silhouettes filaient rapidement dans la rue, comme des
ombres, allant vers quelque mystérieuse destination. Seule, la vapeur blanche de leur respiration montrait qu’ils n’étaient pas des zombies. Mes pas
crissaient sur le sol gelé tandis que je marchais vers la médiathèque. Dans le parc prolongeant le tribunal, les arbres givrés, lugubres et décharnés, offraient cependant des reflets cristallins
aux rares passants. Moi, j’allais fouiner à la bibliothèque, pour tâcher de me dégotter un bouquin original, science-fiction ou polar, de préférence.
Après avoir salué les bibliothécaires souriantes de la médiathèque
« Alexandre Vialatte », je montais à l’étage.
C’est là que j’ai rencontré Victor. Il stationnait debout, immobile,
dans les rayons marqués « Romans policiers ». Vêtu d’un vieux costume croisé, sans cravate, il sortait quelques ouvrages, les feuilletait, lisait la quatrième de couverture, l’air
absorbé. Je le voyais à contre-jour, une couronne de cheveux fins comme des fils de la vierge lui faisait presque une auréole. Ses yeux gris-bleu couraient rapidement de page en page. Sa chemise
ouverte laissait voir le début d’une cicatrice, à la base du cou.
Dans un premier temps, nous nous sommes souri et salués, petite
connivence entre amateurs, puis nous avons parlé polar, évidemment, enfin nous avons élargi le dialogue et confronté nos opinions sur la littérature en général. Je sentais une empathie naissante,
qui n’allait pas tarder à devenir sympathie. Je ressentais littéralement les idées, les sentiments qu’il exprimait, je pouvais presque finir ses phrases avant qu’il ait conclu.
Quittant la bibliothèque d’un commun accord, nous sommes allés prendre
un verre au café restaurant « La Fontaine », celui qui fait le coin de la rue, en haut du marché.
Quand nous fûmes attablés devant nos consommations, moi une bière
(qu’elle était froide !) lui un café, il me dit :
-« Vous savez, je reviens au livre, mais pendant longtemps je
n’ai plus voulu en toucher un, surtout les polars, j’étais complètement dégoûté. Et voulez-vous connaître la raison de cette longue interruption ? »
-« Pas vraiment , dis-je, mais vous allez quand même me l’expliquer, j’imagine…».
Et il me raconta son histoire, que je vous relate ici aussi
fidèlement que possible.
J’ai longtemps tenu une
petite librairie dans la ville du Puy-en-Velay, en Haute Loire. Je m’étais plus ou moins spécialisé dans la vente et l’édition de polars dont je
raffolais à l’époque. Mes parents (ils sont décédés dans un accident de la circulation) m’ont légué une somme rondelette, ce qui m’a permis d’acheter ce fonds et d’être également un éditeur local
de ce genre d’ouvrage, les polars, je veux dire.
Établi dans un quartier piétonnier, où circulent beaucoup de
touristes, je voyais du monde, je vendais mes bouquins, j’en éditais quelques-uns, lorsque j’avais le coup de cœur pour un manuscrit amené par un jeune auteur échevelé, j’étais heureux,
quoi…
Un jour, un homme entra dans mon magasin, portant sous le bras un gros paquet de feuilles imprimées. Grand, maigre, le regard brillant, l’air très sûr de lui.
-« Bonjour, je
m’appelle Amédée. Je viens d’écrire un roman policier qui devrait vous plaire. Il sort de l’ordinaire, il est bien écrit,
contrairement à ceux que vous vendez, où approximations, barbarismes, et autres solécismes abondent, malheureusement, et où expressions argotiques, truismes, poncifs éculés
fleurissent, si j’ose dire, à toutes les pages ! »
Un peu estomaqué par le culot de cet énergumène, je le priai néanmoins
de me suivre dans la pièce où j’avais mon bureau, et le fis s’asseoir afin qu’il me confie son manuscrit, en lui disant :
-« Partez vous balader dans la ville, elle en vaut la peine, et
revenez dans une heure et demie, le temps pour moi de lire votre production, je vous dirai ensuite ce que j’en pense.
Allez donc voir le
rocher Corneille et sa magnifique statue de la vierge Marie, peinte en rouge, ou la cathédrale Notre-Dame du Puy. Vous aurez largement de quoi satisfaire votre
curiosité !»
Dès qu’il fut parti, je jetai un coup d’œil à la dernière page, un peu
comme les lecteurs pressés ou impatients qui veulent savoir « comment ça finit », et je lus le dernier paragraphe :
« …Les doigts crispés sur le manche, il leva le bras et
l’abattit violemment en direction de mon torse. J’essayai de le repousser, le souffle court, mais sans y parvenir vraiment. La lame pénétra dans mes chairs, le sang giclait à chaque battement. Je
réussis enfin à crier, d’un ton rauque mais parfaitement audible. Il essaya encore de me frapper, une flamme dans les yeux, levant très haut le bras. »
In petto, je me dis :
-« Bon sang, c’est pas mal tourné, ça ! quoique cela finisse
un peu en queue de poisson, mais enfin, il faut lire le reste en tout cas. »
Je m’absorbai dans ma lecture. C’était effectivement bien écrit,
l’homme avait du style, du vocabulaire, une bonne maîtrise de la langue. L’embêtant, c’est que sa pensée s’égarait parfois, ne suivant pas une trame bien précise.
Il partait souvent dans des digressions dont on voyait mal ce qu’elles
faisaient là. Par exemple, il citait la mairesse d’une commune, puis partait en guerre contre les journaux, les médias, et tous ceux en général qui écrivaient la « maire ».au lieu de la
« mairesse ».
« La maire ? Et
puis quoi, encore ! On me dit que le mot « mairesse » est péjoratif, qu’il s’agit de la femme du maire ! Est-ce que l’ânesse n’est que la « femme » de l’âne ?
ou la tigresse celle du tigre?
À ce compte, on devrait dire
la prince, la duche, la suisse, la prêtre, la diable ! Imaginez
un peu : la prince a annoncé sa grosse à la maître avec beaucoup de délicate !
Ou bien il fulminait contre les clichés à la mode qui
l’insupportaient, et lui arrachaient des cris d’indignation : un président bling-bling, par exemple, ou la fameuse cerise sur le gâteau, devenue le dessert obligé (j’en ai marre de cette cerise ! J’en ai une indigestion) ou encore un mano a mano entre deux sportifs, (dans le sens d’un coude à coude ? Ou un numéro de main à main ? Un bras de fer ? D’où sort cette
expression ?) etc.
Il paraissait avoir un compte à régler avec ceux qui étaient les
gardiens, en quelque sorte, du bien parler. Il constatait que les journalistes, notamment, se laissaient aller paresseusement à l’affadissement de la langue française.
Il théorisait même sur l’entropie du langage actuel, calquée sur le
deuxième principe de la thermodynamique de Carnot !
Bien entendu, j’étais un peu d’accord avec lui, regrettant les
glissements de sens de certains mots entendus à la radio ou la télé, bluffer dans le sens d’épater, alors qu’il a normalement le sens de tromper, l’utilisation abusive de « trop » à la
place de « très », copiant la mode jeune, et bien d’autres laisser-aller coupables, mais qu’avaient à faire là de telles assertions ? Ses furieuses diatribes cassaient le fil de
son roman, son unité, et c’était bien dommage.
J’étais un peu surpris qu’un homme de cette qualité littéraire perde
aussi vite le fil de son discours pour chevaucher un dada qui semblait le mettre hors de lui…
J’en étais là de mes réflexions, lorsque la sonnette du magasin
retentit, et je vis bientôt Amédée apparaître dans l’encadrement de la porte de mon petit bureau.
-« Eh ! bien, cher monsieur, avez-vous terminé votre
lecture ? Et comment avez-vous apprécié mon œuvre ? Très bien, j’espère ? Moi je suis fier du résultat.»
-« Monsieur, heu… Amédée, j’ai lu votre texte, effectivement. Je
dois dire qu’il est assez bien écrit, encore que quelques lacunes ou certaines maladresses seraient à revoir, sans doute.
Mais ce qui est plus gênant, c’est la trame de votre roman, qui
s’égare parfois dans des considérations qui n’ont rien à y faire. »
-« Comment ? Vous osez critiquer mon roman ? Vous n’êtes pas
convaincu par mes capacités littéraires ? Par la qualité de mon écriture ? Par mon style, ma maîtrise et mes idées ? »
La colère enlaidissait ses traits. Cet homme, malgré des qualités
indéniables, celles de quelqu’un qui a fait ses « humanités » et est devenu, de ce fait, cultivé, ce qu’on appelait jadis un « honnête homme », semblait quelque peu
déséquilibré, et je devrais y aller avec précaution pour atténuer sa déception.
-« Cher monsieur Amédée, vous avez des dispositions, c’est bien
évident. Vous avez un joli style, un bon bagage intellectuel, mais ce n’est pas suffisant pour écrire un polar.
Pour faire un bon roman policier, il faut une histoire, du suspense,
des rebondissements, des personnages… Écrire bien, comme vous dites, ne peut pas remplacer tout cela. Essayez plutôt le pamphlet, la satire sociale, que sais-je encore… »
-« Mais dois-je vous rappeler ce qu’écrivait Sir Arthur Conan
Doyle, un maître en la matière ? Il disait, je cite ‘’ le reproche que je fais aux romans policiers, est qu’ils ne font appel qu’à un certain registre de notre imagination – l’invention de
l’intrigue – au détriment de la peinture des personnages’’, et moi je dépeins des personnages ! Je leur donne de l’épaisseur, de la densité ! J’ai un style puissant et
efficace ! Je suis un grand écrivain !»
-« Mais si Conan Doyle a écrit cela, le contré-je, c’est sans
doute qu’il était un peu vexé que ses nouvelles policières aient eu plus de succès que ses romans historiques ! »
Tandis que j’argumentais, je voyais son regard s’assombrir de plus en
plus, et sa respiration s’accélérer. Cet homme un peu mégalo n’écoutait pas mes paroles (peut-être ne les entendait-il pas non plus ?). Persuadé d’être un génie méconnu, il était sourd à
toute critique et s’échauffait de plus en plus.
Soudain, au comble de la rage, il s’empara d’un coupe-papier, sur mon
bureau, et …
… Les doigts crispés sur le manche, il leva le bras et l’abattis
violemment en direction de mon torse. J’essayai de le repousser, le souffle court, mais sans y parvenir vraiment. La lame pénétra dans mes chairs, le sang gicla à chaque battement. Je réussis
enfin à crier, d’un ton rauque mais parfaitement audible. Il essaya encore de me frapper, une flamme dans les yeux, levant très haut le bras. »
Je n’ai dû mon salut qu’à l’arrivée de deux passants qui , ayant entendu mes cris, l’ont ceinturé et ont appelé les gendarmes. On a appris, par la suite, qu’il avait été soigné à plusieurs reprises en
psychiatrie. C’était un homme très intelligent, cultivé mais … un peu dérangé, malheureusement.
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-« Vous comprenez, maintenant, pourquoi j’ai été longtemps
dégoûté du polar ? Pourquoi j’ai abandonné ma petite librairie et arrêté de lire ? »
Il resta un moment
songeur, caressant du bout des doigts sa cicatrice violette, devant son café qui refroidissait.
-« Ce qui m’a
fait peur, c’est l’imbrication totale, la confusion entre la fiction et la réalité, ce vertige affolant qui m’a fait croire que tout allait se répéter à nouveau, vous savez, comme ce procédé
graphique ou littéraire, que l’on appelle mise en abyme, qui consiste à reproduire une scène à l’infini : une vache qui montre un camembert sur lequel il y a une vache qui montre un
camembert sur lequel…Ou encore un peintre qui peint sur le dos d’un peintre qui peint sur le dos d’un peintre qui…Alors j’ai décidé de rompre ce cycle infernal, cette spirale démoniaque, peu
importe ce qu’il m’en coûtera… »
Une larme perla dans ses yeux, roula sur sa joue, tandis qu’il
sortait de sa poche un mince coupe-papier et…
« …Les doigts crispés
sur le manche, il leva le bras et l’abattis violemment en direction de mon torse. J’essayai de le repousser, le souffle court, mais sans y parvenir vraiment. La lame pénétra dans mes chairs, le
sang giclait à chaque battement. Je réussis enfin à crier, d’un ton rauque mais parfaitement audible. Il essaya encore de me frapper, une flamme dans les yeux, levant très haut le
bras. »
Un voile brouilla ma vision et je … Aaahhh !
… Plus tard, bien plus tard, après qu’on m’eut ramassé, ensanglanté,
et soigné à l’hôpital d’Ambert, qui n’était pas encore fermé, à l’époque, je me suis remis doucement de cette aventure.
Depuis ce jour, je n’ai plus envie de lire des polars, je déteste
les polars, je hais les polars, j’exècre, j’abomine les polars, et surtout, surtout, je cherche Victor, un coupe-papier dans la poche, pour :
… Les doigts crispés sur le manche, lever le bras et l’abattre
violemment en direction de son torse. Il essayera de me repousser, le souffle court, mais sans y parvenir vraiment. La lame pénétrera dans ses chairs, le sang giclera à chaque
battement.... »…